Favorite du sultan Amurat, Roxane cherche à séduire Bajazet, le frère du sultan, afin d’accéder au pouvoir. Elle est amoureuse de Bajazet et croit en être aimée car des marques d'amour lui ont été rapportées par la princesse Atalide. Ici Roxane vient d’apprendre qu’Atalide aime Bajazet et elle soupçonne leur complicité.
ROXANE, seule.
Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée.
Voila sur quelle foi je m'étais assurée.
Depuis six mois entiers j'ai cru que nuit et jour
Ardente elle veillait au soin de mon amour.
Et c'est moi qui du sien ministre trop fidèle
Semble depuis six mois ne veiller que pour elle,
Qui me suis appliquée à chercher les moyens
De lui faciliter tant d'heureux entretiens,
Et qui même souvent prévenant son envie
Ai hâté les moments les plus doux de sa vie.
Ce n'est pas tout. Il faut maintenant m'éclaircir,
Si dans sa perfidie elle a su réussir. Il faut...
Mais que pourrais-je apprendre davantage ?
Mon malheur n'est-il pas écrit sur son visage ?
Vois-je pas au travers de son saisissement,
Un cœur dans ses douleurs content de son amant ?
Exempte des soupçons dont je suis tourmentée,
Ce n'est que pour ses jours qu'elle est épouvantée.
N'importe. Poursuivons. Elle peut comme moi
Sur des gages trompeurs s'assurer de sa foi.
Pour le faire expliquer tendons-lui quelque piège.
Mais quel indigne emploi moi-même m'imposé-je ?
Quoi donc ! À me gêner appliquant mes esprits
J'irai faire à mes yeux éclater ses mépris ?
Lui-même il peut prévoir et tromper mon adresse.
D'ailleurs l'ordre, l'esclave, et le vizir me presse.
Il faut prendre parti, l'on m'attend. Faisons mieux.
Sur tout ce que j'ai vu fermons plutôt les yeux.
Laissons de leur amour la recherche importune.
Poussons à bout l'ingrat, et tentons la fortune.
Voyons, si par mes soins sur le trône élevé,
Il osera trahir l'amour qui l'a sauvé.
Et si de mes bienfaits lâchement libérale
Sa main en osera couronner ma rivale.
Je saurai bien toujours retrouver le moment
De punir, s'il le faut, la rivale, et l'amant.
Dans ma juste fureur observant le perfide
Je saurai le surprendre avec son Atalide.
Et d'un même poignard les unissant tous deux,
Les percer l'un et l'autre, et moi-même après eux.
Voilà, n'en doutons point, le parti qu'il faut prendre,
Je veux tout ignorer.
Jean Racine, Bajazet, acte IV, scène 4, 1672
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